Jean-Sébastien BACH
Clavier-Übung partie II (1733 – 34) :
Concerto italien pour clavier seul en fa majeur BWV 971
Ouverture dans le style français en si mineur BWV 831
Johannes BRAHMS
Variations sur un thème de Haendel op. 24. (1861)
Trois Intermezzi op. 117
Que l’on soit un habituel de ses apparitions ou un néophyte, que l’on ait déjà entendu sur cette même scène où uniquement par le biais d’un enregistrement, que l’écho de sa renommée vous soit déjà arrivé ou pas, le résultat est toujours le même : au moment même où Grigory Sokolov pose ses mains sur le clavier, un monde sonore complètement nouveau s’ouvre pour votre esprit. Le pianiste russe, fidèle à son rendez-vous avec le public parisien, revient encore fois pour mesurer à Bach, devenu depuis ses inoubliables Variations Goldberg son compositeur de prédilection.
Pablo Galonce
Notes de programmes :
La seconde partie de Clavier-Übung («exercices pour clavier») a été publiée en 1735. Bach est alors, depuis plus de dix ans, le Cantor et directeur de la musique de Leipzig, où il restera jusqu’à sa mort. C’est la période la plus fructueuse et la plus célèbre du compositeur. Le recueil est constitué de deux œuvres : le Concerto italien et l’Ouverture dans le style français.
Pour le Concerto dans le goût italien, on attendrait un accompagnement d’orchestre. Celui-ci est écrit pour clavier seul, en trois mouvements (vif-lent-vif) à la manière italienne, sur les modèles de Corelli ou Vivaldi que Bach avait abondamment transcrits pendant son séjour à Weimar. Les indications de nuances «forte» ou «piano» s’alternent, comme dans un concerto le tutti de l’orchestre (forte) avec les soli (piano). Le second mouvement, un Andante particulièrement émouvant, est soutenu par une basse continue, typique du concerto grosso italien. Le «presto» reprend l’alternance des tutti et piano, autour d’une modulation de la dominante en fa majeur, du relatif mineur (ré) et des tons voisins.
Dans l’Ouverture dans le style français, Bach reprend les mouvements traditionnels des danses que nous retrouvons dans les Sonatas et Partitas pour violon seul ou dans les Suites pour violoncelle : courante, gavotte, passepied, sarabande, bourrée, gigue... Cependant, comme pour le Concerto Italien, Bach traite l’œuvre à la manière d’une ouverture pour orchestre, s’appuyant à nouveau sur les indications de nuances forte et piano, particulièrement dans le dernier mouvement, Echo, où cette alternance de nuances imite les effets de l’écho. Bach renoue avec les compositeurs français qu’il avait découverts dans sa jeunesse, la musique française étant très en vogue dans les cours de Celle et de Lünebourg, et il exploite toutes les ressources du contrepoint, empruntant aux organistes français leur style fugué. Bach compose une Ouverture à la manière de Lully : un mouvement grave, un vif fugué, un grave. A l’exception de la Sarabande, pièce tourmentée à 4 voix, Bach a choisi des danses traditionnelles françaises, gaies et légères : gavottes, passepieds et bourrées.
Il n’est pas étonnant que Grigory Sokolov, dont beaucoup considèrent les enregistrements de Bach et de Brahms comme historiques, ait choisi Brahms, autre maître du contrepoint, pour la deuxième partie de ce programme. Brahms compose les Variations sur un thème de Haendel en 1861, après de nombreuses autres variations pour piano : sur un thème original, sur un thème hongrois, sur un thème de Schumann.... Créées par Clara Schumann, celles-ci sont l’apogée des variations brahmsiennes et figurent à juste titre parmi les pages les plus célèbres de la littérature pianistique, aux côtés des Variations Goldberg ou Diabelli. Brahms, mêlant à la rigueur classique de la forme une grande liberté d’expression, s’inspire des techniques d’écriture des danses baroques, encore assez méconnues à son époque : sicilienne, canon, musette, au total vingt-cinq variations qui culminent dans une fugue contrapuntique éblouissante.
Tendres et intimes, tristement résignées, les pages des 3 Intermezzi opus 117 couronnent la production du dernier Brahms, l’intermezzo semblant alors sa forme de prédilection. La tristesse dominante se mue en désespoir de la mère abandonnée dans l’ancienne berceuse écossaise du 1er Intermezzo. Le deuxième, le plus célèbre, est une élégie aux arpèges entrelacés, et le dernier, une ballade nordique au rythme anapestique (deux brèves suivies d’une longue).
Depuis qu’il a remporté le 1er Prix du Concours Tchaïkovski en 1966, à l’unanimité du jury présidé par Emil Guilels, GrIgory Sokolov, au fil des années, a rejoint la légende du piano : beaucoup le considèrent comme le plus grand pianiste vivant du moment. Puissance musicale, toucher sublime, variété des timbres et des couleurs, imagination foisonnante, poétique et personnelle, spontanéité et contrôle magique du phrasé, tout concourt au naturel de son jeu, qui constitue le sommet de son art.
Sophie Flusin © Jeanine Roze production